Ma vendangeuse préférée

Publié le par Marionpla

C'était un petit bout de femme, robuste et vaillante.
Elle avait épousé un forçat du travail, Pierre Pla, qui sortait les tuiles du four de la tuilerie la nuit et travaillait ses vignes le jour.
Il faut l'imaginer "La Jeanne" courbant le dos pour ramasser les bûches même au plus fort de l'hiver, plantant le « biguos » pour faire les "escouassels" tout au long du printemps, charriant les brocs pleins de sulfate pour remplir la machine à dos de mon grand-père aux petits matins d'été. Le travail de la vigne n'avait aucun secret pour ma Mamé Jeanne.

 

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Elle était toujours chaussée d'espadrilles, coiffée d'un foulard pour se parer du soleil ou d'un bonnet contre le froid, un tablier ensolide toile bleue noué à la ceinture pour protéger ses vêtements.
Pour les vendanges c’est elle qui menait la "colle" familiale « Ah, les vendanges" la récompense attendue de toute une année de dur labeu:     les sous !
Je me souviens d’un de ces jour de vendanges, alors que nous coupions le raisin sur la même rangée, (j’étais, à ce moment là, bien trop jeune pour la « mener » seule), ma grand-mère me questionna : "alors, Marion, comment ça va à l'école" et moi de répondre : "bien, Mamé ! Les professeurs sont contents de moi mais ils disent tous que je suis trop bavarde !"Elle qui aurait tant voulu s'instruire mais que les circonstances de la vie avaient détournée très tôt du chemin de l’école me sermonna :
"ah ! Ce n'est pas bien ça, tu sais, il faut écouter le maître, il te faut bien apprendre tes leçons, il ne faut pas bavarder". J'acquiesçai sans mot dire mais je pense qu’inconsciemment je suivis ses conseils.
Alors, quelques années plus tard, un jour qu’elle m’interrogeait sur mon avenir, je lui répondis : "eh bien, Mamé, j'apprends le métier pour travailler la vigne !...." Elle en resta interloquée… Puis d’un regard soutenu, et sur un ton affirmatif et sincère, elle prononça cette phrase gravée à tout jamais dans ma mémoire et dans mon coeur : "pff… On n'a pas besoin d'aller à l'école pour travailler à la vigne…" C’était inconcevable pour elle. A l’école on pouvait tout apprendre sauf apprendre à travailler la vigne !!Pour les gens de sa génération, c’était la vigne qui t’apprenait le métier de vigneron !!
Je suis persuadée que si elle était encore dans ses vignes aujourd'hui, me voyant prendre sa relève, elle n’en serait pas peu fière.

                                                                                                                                                                                                       Marion

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